Dans les forêts de Bornéo, le monde spirituel est tangible ; pour le peuple Dayak Iban, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais d’une réalité quotidienne. Leurs forêts sont habitées par les « Antu », une multitude d’êtres surnaturels qui exercent leur pouvoir sur le monde des vivants. Ces esprits ont une demeure de prédilection : les imposants figuiers étrangleurs.
Pour la communauté Iban située dans le Kalimantan occidental, c'est une réalité qui définit leur relation avec la forêt. Dans une étude récente publiée dans BiotropicaDes chercheurs ont découvert que 94 % de la communauté croient fermement que les grands figuiers abritent des entités surnaturelles dangereuses si on les dérange. Endommager l'un de ces arbres est considéré comme un acte de «Menawa,« Un profond manque de respect. Selon les habitants, les conséquences sont désastreuses, allant de maladies inexplicables à la mort. »
Parmi ces entités, les «antu grasi” ou « fantôme chasseur » se distingue, un esprit profondément enraciné dans leur mythologie et le seul qu'ils osent représenter visuellement dans les motifs sacrés de leurs nattes tissées. Cette entité n'est pas seulement dangereuse lorsque son arbre est endommagé, elle chasserait surtout pendant «ujan panas” Il pleut en plein jour, sous une chaleur intense, et les villageois doivent alors se protéger en plaçant une feuille fraîche sur leur tête pour éviter d'être chassés. À la tombée de la nuit, la peur se transforme et se tourne vers… kalomDécrites comme des démons humanoïdes à queue de cochon ressemblant à des macaques, ces créatures sont connues pour leurs yeux rouges ou jaunes inquiétants et seraient responsables de la terreur qu'elles infligent aux agriculteurs passant la nuit dans leurs abris agricoles.
Mais pourquoi cet arbre ? Qu'est-ce qui caractérise le figuier étrangleur (Ficus Quelle espèce attire de tels gardiens ? Botaniquement parlant, son cycle de vie est aussi spectaculaire que les croyances qui l’entourent. C’est une espèce clé de voûte de la forêt tropicale, essentielle à la survie d’innombrables frugivores.
Sa vie commence par une graine déposée en haut d'un arbre hôte. Elle germe, envoyant des racines aériennes vers le bas, un processus que les Iban reconnaissent et appellent «emprunter« (emprunter). Ces racines descendent, enlaçant l’hôte jusqu’à atteindre le sol. Alors, le figuier déploie sa puissance : ses racines s’épaississent, fusionnant pour former un tronc en treillis qui étouffe lentement son hôte et lui vole sa lumière. Finalement, le figuier se dresse victorieux, arbre indépendant, souvent avec un tronc creux là où sa victime s’est décomposée. C’est précisément à ce stade de domination, lorsque le figuier est imposant et que l’hôte est mort, que les Iban croient que les esprits le considèrent comme leur demeure. »
C’est là que les recherches de Ditro Wibisono Wardi Parikesit et de ses collègues font le lien entre mythe et réalité. Comment une communauté agricole pratiquant l’agriculture sur brûlis peut-elle coexister avec des voisins aussi dangereux au beau milieu de ses terres ?
L'équipe de recherche a documenté cette coexistence à travers 32 entretiens avec des membres de la communauté. Elle a découvert que la protection n'est pas automatique ; les Iban ne coupent pas un arbre s'ils soupçonnent qu'il est habité. Pour le savoir, ils accomplissent des rituels afin de « consulter » directement les entités invisibles. Une méthode consiste à planter une hache dans une racine aérienne et à la laisser en place pendant une semaine ; si la hache est tombée au sol à leur retour, cela est interprété comme un signe indubitable de présence spirituelle, rendant l'arbre intouchable.
S'il est confirmé que l'arbre est un lieu sacré, la communauté met en œuvre une stratégie d'aménagement du territoire appelée «île(île). Ils créent délibérément une zone de protection circulaire de végétation intacte s'étendant sur environ 10 mètres au-delà de la canopée des arbres, en plein milieu de leurs propres terres agricoles.

Mais cette pratique a-t-elle un réel impact sur la conservation ? Pour le savoir, l’équipe de recherche ne s’est pas contentée de poser des questions ; elle a mesuré. Elle a établi 16 kilomètres de transects, de 100 mètres de large, et a méticuleusement comparé les figues de la forêt ancienne (« rimba“) avec celles que l’on trouve dans la mosaïque agricole («Damon»).
LIRE L'ARTICLE:
Parikesit, DWW, Hardiyanti, Kurniawan, FH et Sheil, D. (2025). Les figues étrangleurs et leurs esprits : comment les croyances et les pratiques autochtones influencent un paysage Iban, Kalimantan occidental, Indonésie. Biotropica, 57(6), EX70089.https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/btp.70089?af=R

Erika A. Chaves-Diaz
Erika est une biologiste et écologiste colombienne passionnée par les forêts tropicales, les primates et la communication scientifique. Titulaire d'un master en écologie et conservation de la faune sauvage de l'Université fédérale du Minas Gerais (Brésil), elle fait partie de Ciencia Tropical depuis 2020, un groupe de communication scientifique qui vise à connecter le public à la biodiversité et à sensibiliser à l'environnement. Vous pouvez la suivre, elle et son équipe, sur Instagram : @cienciatropical.
Traduction espagnole et portugaise par Erika Alejandra Chaves-Diaz.
Photo de couverture par Luciepotier (Wikimedia Commons)
